Société et territoires Temps de lecture 5 min
Quelle transition numérique pour l’Enseignement supérieur et la Recherche ?
Face aux bouleversements qu’apporte le numérique, vers quelles transitions pourraient s’orienter l’enseignement supérieur et la recherche ? L’Inra et Agreenium ont réalisé une prospective à ce sujet, avec un focus sur leur périmètre thématique : agriculture, environnement, alimentation et santé animale. Quatre scénarios permettent d’envisager différentes options, contrastées, tout en étant parfois compatibles entre elles. Ils éclairent ainsi les possibles, souvent au-delà des champs thématiques étudiés.
Publié le 27 juin 2019
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Moocs, profusion de ressources pédagogiques en ligne… la transition numérique modifie les contenus, les outils et méthodes pédagogiques, ainsi que le rôle des enseignants et des apprenants. Données massives, intelligence artificielle, réseaux de neurones et fouille de données remodèlent également la recherche, ses pratiques et ses métiers. Le numérique transforme aussi profondément ses domaines d’application, avec des conséquences sur les recherches liées : agriculture numérique, e-santé, foodtech, sciences vétérinaires connectées… Cette prospective sur la transition numérique dans l’Enseignement supérieur et la Recherche (ESR) a été initiée conjointement par Agreenium, et par le délégué à la transition numérique et la DRH de l’Inra. Pilotée par la Délégation à l’expertise scientifique collective, à la prospective et aux études (DEPE) de l’Inra, elle a été restituée et mise en débat lors d’un colloque le 27 juin 2019.
Quatre scénarios élaborés par ces travaux décrivent des avenirs contrastés de l’ESR public à l’horizon 2040. Ils identifient les enjeux de la transition numérique et éclairent les orientations futures en termes de structuration, d’organisation, de priorisation et de ressources humaines. Chaque scénario envisage un contexte sociétal, économique et politique, l’organisation institutionnelle, les pratiques de recherche, celles d’enseignement supérieur et de formation, les données, les interactions entre ESR et société ainsi que les aspects éthiques et la culture du numérique.
Modèle économique des GAFAM…
Dans le premier scénario, baptisé « L’ESR aux pieds des géants du numérique », la globalisation est prédominante et l’ESR utilise majoritairement les outils, ressources et données des GAFAM s’inscrivant dans leur modèle économique. La recherche et l’enseignement privés seraient alors les plus développés et valorisés, avec une « ubérisation » des chercheurs et enseignants, majoritairement transformés en auto-entrepreneurs et évalués par une cotation de notoriété reposant sur des intelligences artificielles. L’activité des institutions de recherche publique consisterait désormais essentiellement à gérer la réputation des chercheurs. L’innovation serait majoritairement le fait de start-up ayant l’objectif de se faire absorber par les géants du numérique. La création de connaissances serait fortement liée à la création de valeur pour les GAFAM, avec des logiques dominantes de marketing et de production de services marchands pour les consommateurs et peu de prise en compte de préoccupations citoyennes. Ce système serait générateur de fortes inégalités sociales dans l’accès à l’enseignement, ainsi que d’une relative déshumanisation des relations. Seuls les champs thématiques au-delà des intérêts marchands et du court terme, moins valorisés par les GAFAM, resteraient dans le giron de l’ESR public.
Vs régulations européennes en faveur du bien public, territorialisation, usages choisis et optimisés
Dans le deuxième scénario, « L’ESR et le numérique pour la préservation de la planète », préoccupations pour la santé et pour les ressources de la planète mobilisent société et pouvoirs publics pour prioriser les enjeux environnementaux. L’urgence environnementale favoriserait alors une forte gouvernance européenne accompagnée de moyens et infrastructures publics indépendants. Elle s’accompagnerait d’une plus grande prise en compte des dimensions sociales, des biens communs et du temps long qu’exige l’élaboration de certaines connaissances avant d’avoir de l’impact pour la société. Le rôle des chercheurs et enseignants et de l’ESR public y serait valorisé, avec une plus forte allocation de moyens et une plus grande confiance de la société envers les scientifiques. Les politiques Open data porteraient leurs fruits, favorisant les collaborations. L’Union européenne verrait alors la concrétisation d’une « science sans frontière », l’enseignement suivrait le même mouvement avec des cours, majoritairement en anglais, et des diplômes européens.
Le troisième scénario « Les écosystèmes numériques territorialisés de l’ESR », met en avant les composantes territoriales et le rôle des acteurs locaux. Ce maillage territorial s’articule à des réseaux inter-territoires dans lesquels la dimension européenne est forte. Il s’agit d’une recherche-innovation « en circuits courts » par analogie avec l’alimentation, où les coopérations entre science et société sont fortes, avec une attention aux problèmes locaux, au traitement des inégalités face au numérique, ainsi qu’à la formation d’un esprit critique favorisant un usage plus raisonné du numérique. Sciences et recherches participatives seraient fortement valorisées, avec des complémentarités entre démarche scientifique et savoirs d’expérience. L’attention au bien commun et la confiance envers la science seraient fortes. Des communautés d’apprentissage se formeraient basées sur des liens virtuels et des interactions en présentiel.
Dans le scénario 4, « L’ESR face à la frugalité numérique », la tension sur les ressources (énergie, métaux rares…) et les risques psychosociaux induits par un usage non maîtrisé du numérique sont tels que l’ESR public doit s’organiser face à une raréfaction des ressources. La société s’organise pour développer un usage frugal du numérique, grâce à des régulations (taxe data-byte mise en œuvre au niveau européen) et au développement d’un usage raisonné du numérique, ce qui limite et réduit l’intensité des pratiques numériques. La frugalité est ainsi un programme prioritaire pour l’ESR. Accompagnée par le développement d’une société d’apprentissage inclusif, elle est bien acceptée par la société qui, protégée de la dépendance, organise la déconnexion. Les sciences de la donnée sont alors repensées pour être plus économes tandis que la modélisation, pour les mêmes raisons, est couplée à de l’expérimentation en laboratoire ou sur le terrain. L’enseignement supérieur est mutualisé, déconcentré et distribué : les nouveaux savoirs s’acquièrent confrontés aux réalités locales, sur le terrain et en laboratoire, en interaction avec d’autres acteurs. Les outils et contenus pédagogiques sont co-construits par les apprenants au sein de communautés d’apprentissage, en ligne et en présentiel.
Nouvelles opportunités et stratégie collective
Chaque scénario fait apparaître des opportunités et menaces. Le « tout numérique » semble peu plausible : plutôt que de les remplacer, le numérique continue à faire évoluer le rôle des chercheurs et enseignants. Pour la recherche, l’instantanéité du numérique devra se conjuguer au temps long nécessaire à l’observation de certains processus vivants et environnementaux, pour lesquels les liens au territoire font en outre particulièrement sens. Les outils numériques, les données massives, les Intelligences Artificielles et l’automatisation de la chaine de connaissance nécessitent de nouvelles connaissances en sciences des données. Le rôle des enseignants est désormais moins de transmettre des connaissances que d’accompagner, conseiller et contribuer à l’ingénierie pédagogique. Technologies de la communication et open data favorisent coopérations, inter et transdisciplinarité. À chacun, la transition numérique offre de nouvelles possibilités de relations réelles ou virtuelles.
Les résultats de cette prospective invitent enfin les institutions de l’ESR à la définition d’une stratégie collective, favorisant les trajectoires d’intégration numérique, et prenant en compte les vœux d’évolution de notre société.
Comment s'est déroulée cette prospective ? Cette prospective, conduite par la DEPE, s’est appuyée sur la méthode des scénarios. Elle a mobilisé un groupe de travail multi-institut et pluridisciplinaire de 12 personnes et un comité de suivi Inra-Agreenium de 9 personnes.
Christine Cherbut, directrice générale déléguée aux Affaires scientifiques de l’Inra, conclut ainsi la table-ronde sur la transition numérique dans la Recherche lors du colloque de restitution du 27 juin : « Le numérique invite à sortir des frontières disciplinaires et géographiques, il est porteur de grandes opportunités, que nous devons être à même de saisir, sans naïveté et en responsabilité. » Elle relève des échanges qu’il n’y a pas de « digital native », chacun a besoin d’information et de formation pour des usages numériques choisis.Elle synthétise en 3 points les défis posés à l’Inra :La recherche, qui travaille sur des temps longs, doit, en même temps, pouvoir conserver un pas d’avance sur les évolutions très rapides associées au numérique dans les domaines de l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.Les exploitations agricoles, les usines, la distribution, les ménages deviennent les producteurs d’une masse de données bien plus grande que celle produite par un institut de recherche. La recherche doit utiliser certaines de ces données, pour autant faut-il qu’elle cesse de produire ses propres données pour se concentrer sur l’analyse des données accessibles ? Pour Christine Cherbut, les données produites par l’Inra sont irremplaçables et il est indispensable de mieux prendre en compte leur valeur.Le numérique ajoute de nouvelles voies à la conception de la connaissance, en particulier en donnant la possibilité de conduire un raisonnement abductif, spécifique à ces outils, qui infère des causes probables à des faits observés… Christine Cherbut insiste sur le fait que les approches numériques doivent servir le raisonnement scientifique et non le remplacer.La table-ronde a permis de mettre en évidence les questions d’évolution des métiers de la recherche et de leur cadre éthique et déontologique. Philippe Mauguin, PDG de l’Inra, relevait en introduction de ce colloque la nécessité pour l’institut d’anticiper le renouvellement des compétences. Il soulignait qu’au sein des profils actuellement recrutés, les compétences liées au numérique étaient prédominantes, alors que dans les années 2000, c’était la génétique.L’open-science ou science ouverte favorise le partage des connaissances, notamment via les plateformes ouvertes de publications et de données. Elle est ainsi propice à la réappropriation de certains bien communs. L’open science est un engagement stratégique de l’Inra, en accord avec le plan national pour la science ouverte. L’institut, résultant de la fusion entre Inra et Irstea au 1er janvier 2020, comportera une Direction de soutien pour la science ouverte. Comment s’organiser et organiser, hors des GAFA, nos plateformes ? Christine Cherbut souligne que la science ouverte doit être « privilégiée le plus possible tout en respectant l’éthique et le droit et en protégeant autant que nécessaire les individus ». L’évolution des pratiques de recherche, plus ouvertes, plus interactives est en cours. Elle doit se faire en conscience avec une évaluation des chercheurs adaptée.
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VIENT DE PARAITRE
La transition numérique dans la recherche et l'enseignement supérieur à l'horizon 2040
Ce livre est issu du rapport de la prospective Transition numérique et pratiques de recherche et d’enseignement supérieur en agronomie, environnement, alimentation et sciences vétérinaires à l’horizon 2040.
Les auteurs :
Marco Barzman a travaillé dans de nombreux pays sur des problématiques d’agroécologie et de protection des cultures. Ses travaux en tant qu’ingénieur de recherche à INRAE portent aujourd’hui sur la prospective et le développement des sciences participatives.
Mélanie Gerphagnon a été chargée de projet à l’INRAE sur cette prospective. Elle est actuellement attachée temporaire d’enseignement et de recherche en écologie aquatique à Sorbonne Université.
Olivier Mora a piloté et coordonné des travaux sur les futurs des ruralités, la biomasse végétale, la forêt, la sécurité alimentaire globale, les littoraux face à la hausse du niveau de la mer. Il est spécialiste de la prospective à la Direction de l’expertise, de la prospective et des études d’INRAE.
D’autres auteurs INRAE ont participé à ce livre.
Editions Quae - Matière à débattre et décider, 146 pages, 27 février 2020 – 30 euros